L'homme que vous voyez là-bas est mort. Cela va faire quatre heures qu'il est sur ce banc et que personne ne l'a encore remarqué. Quatre heures que la vie l'a quitté. Elle avait l'apparence d'une jolie brune, rieuse, intelligente et papillonnante. Elle lui a annoncé qu'elle le quittait. Il n'a pas bronché. Il a même sourit quand la vie s'est envolée. Il lui a dit qu'il comprenait et respectait son choix. Mensonges et apparences. Il aurait voulu fondre en larmes, la saisir par le poignet, ne pas la laisser s'échapper. Lui rendre la chose aussi difficile que possible, hurler qu'il l'aimait, qu'il ne comprenait rien du tout, qu'il ne respectait qu'une chose c'était leur amour, que sans elle il n'était rien... Des choses vraies, pas ces fadasseries préfabriquées par Hollywood. Mais qu'auraient pensé les gens autour de lui ? comment aurait-il supporté qu'elle rougisse en bégayant ''mais enfin arrête, nous ne sommes pas seuls'', prétexte pour ne pas répondre à ses bras tendus vers elle, vers elle seule. Pour rester silencieuse et polie devant l'âme béante, devant la boîte de pandore qu'elle venait d'ouvrir dans le corps qui fut aimé. Alors il a sourit tristement et elle lui a sourit, l'a remercié de sa gentillesse, a baisé sa joue et est partie. Lui est mort. Il ne pense plus a rien. Le débat en lui même a cessé de faire rage. Il aurait voulu se battre mais n'a jamais eu l'étoffe d'un vainqueur, il sait que ce n'est pas un roman, et que ce n'est pas en courant chez elle pour l'embrasser fougueusement qu'il va la retrouver. Dans le meilleur des cas, elle le repousse gentiment, dans le pire, elle hurle. Alors il reste au milieu du tumulte de la rue, seul et le regard vitreux. Brisé. Un mendiant passe et il lui donne une pièce. Autant qu'elle serve à quelqu'un. Je voulais lui acheter une glace, avec cet argent. Pourquoi est-ce que j'ai refusé d'aller au cinéma vendredi soir? Peut-être qu'elle serait restée?
Cette femme marche sans but. Elle doit acheter son agenda, faire des courses, renouveler son abonnement de bus, appeler son patron pour dire qu'elle renonce aux congés à Noël, si cela peut permettre à quelqu'un de partir. Elle a, depuis quelques années maintenant, depuis la mort de son frère jumeau exactement, perdu tout goût à la vie. Elle n'a plus envie de rien alors elle se raccroche aux branches des nécessités matérielles et pratiques. Pour ne pas laisser sa vie s'écrouler totalement. Les fondations sont en ruines mais au moins l'apparence est correcte. Elle commande un sandwich au fromage et une bouteille d'eau puis s'échoue aux côtés de cet homme à l'imperméable beige. Elle prend son temps pour manger. Les bus et les trams passent, mais l'homme ne bouge pas. Seules ses paupières qui battent et sa poitrine se soulevant très légèrement indiquent qu'il est en vie. Pourquoi reste-t-il là? Il fait si froid, pourtant. Elle veut lui parler, mais elle n'ose pas. Alors elle boit son eau le plus doucement possible pour que la bouteille ne soit pas vide trop vite. Pour ne pas avoir l'air de rester assise sur ce banc à ne rien faire. Sans excuse pour traîner. Mais la bouteille est presque vide et elle n'a toujours trouvé aucun moyen d'engager la conversation. La bouteille est vide désormais, mais elle ne bouge pas.
Il sent que cette femme veut lui parler. Elle l'irrite. Il a remarqué sa manière de boire par petites gorgées pour rester sur le banc. Elle le prend pour une âme en péril, mais il ne craint plus rien : il est déjà mort. Il veut qu'elle disparaisse. Elle lui demande s'il va mal. Il est surprit. Elle sait. Il lui répond qu'il est seul depuis maintenant quatre heures. Elle lui demande si c'est une femme qui l'a laissé seul. Il acquiesce. Elle respire profondément et se met à chercher une autre question pour ne pas laisser la conversation mourir. Il l'aide en lui demandant si elle va bien. Elle lui dit que son âme a volé en éclat il y a quatre ans. Il hoche la tête, quatre heures, quatre ans, cruelle coïncidence. Elle lui propose un café. Il accepte et lui veut savoir ce qu'elle fait dans la vie. Elle lui demande de ne pas commencer à poser des questions simplement par politesse. Il préfère aussi le silence et regrette de l'avoir interrogée. Elle pousse la porte du café miteux d'en face et commande deux tisanes. Il lui demande ce qui est arrivé à son âme. Elle s'est pris un camion de plein fouet sur l'autoroute. Il n'ose pas en demander plus. Elle lui demande qui a volé la sienne. Il rit sans oser avouer cette banale rupture entre deux jeunes et belles personnes. Elle n'insiste pas. Il lui dit qu'il est tard, trop tard pour songer aux transports publics. Elle veut un taxi. Il l'invite.
Le taxi arrive et ils s'engouffrent à l'intérieur. Ils regardent chacun par la fenêtre et demandent au chauffeur de les conduire loin d'ici. Un endroit qui leur conviendrait à tous les deux. Au bout de quelques minutes leurs visages sont irrésistiblement attirés l'un vers l'autre, leurs lèvres se touchent, leurs mains parcourent leurs corps, des frissons dressent les poils des échines. Les ½illères tombent et ils comprennent. Pourquoi eux, pourquoi leurs âmes se reforment au rythme des soubresauts du taxi. Parce que c'est lui, parce que c'est elle. La solitude est absorbée par la banquette de moleskine. Le taxi roule, roule toujours et leur étreinte ne se brise pas. Une icône publicitaire clignote au loin : Il faut être poète de son destin. La ville s'éloigne et les blessures se pansent et se pensent.